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projection et idéalisation : ne vous faîtes pas mal, soyez lucide vis à vis d'Internet
par Thunder Bird le 6 Juin 2006 dans Ta vie / Expériences vécues
36 commentaires
premières amours... mais numériques au début ! S'émouvoir via Internet, ça peut faire des ravages !!
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Ce qui suit est une lettre que j’ai envoyée à un ami, après avoir vécu une douloureuse rupture, avec mon premier copain. Les méthodes de rencontre, d’affûtage des sentiments, et l’évolution de la relation sont assez atypiques, c’est ce qui me pousse à en faire part en tant qu’article, parce que j’ai envie d’expectorer tout ça, de le partager avec les forumeurs, et aussi de faire part des dangers inhérents à la projection, l’idéalisation, et au final la déception potentielle lorsqu’on discute avant de connaître quelqu’un. Tous les prénoms ont été changés sauf le mien, ainsi que le nom des villes (sauf Paris !)
Bonjour Thierry,
J’ai plusieurs choses à te raconter.
Je te sais assez intelligent et fin analyste pour avoir conservé en toi une part de doute, lorsque je t’avais dit que bien sûr, j’avais déjà vu et rencontré mon copain. En réalité, tu avais vu juste… Je suis jeune sur ce plan-là. Avec le temps que j’ai mis pour m’accepter, je n’ai pas su acquérir la maturité qu’acquièrent nombre d’adolescents sur le plan amoureux. Je commets donc le genre d’erreurs de jugement et d’analyse que pourrait commettre un enfant de 15 ans.
Je prends cependant le risque de me confier à toi, parce que d’une tu es un ami cher à mon cœur, et que de deux je sais que tu as été dans ma situation il y a peu. Et puis, je n’aime pas l’idée de ne pas être honnête avec toi. La manipulation mentale, c’est bon pour les autres. Pas pour mon meilleur ami (lol, même si on s’engueule de temps à autres, je réalise, aujourd’hui où mon cœur est tellement à vif, que je tiens beaucoup à toi, et ça me rend heureux. Je sais que tu écouteras ce que j’ai à te dire, et que tu y répondra avec patience et tendresse, et pour ça je te remercie d’avance [Pfouuu, je suis vraiment un gamin, je pleure à chaudes larmes en écrivant ces mots, et le pire, c’est que pleurer d’amitié pour toi me rend heureux, c’est vraiment n’importe quoi ! Comme quoi, en deux ans dans la même école, tu seras vraiment devenu quelqu’un qui compte beaucoup pour moi. Un ami que je n’ai pour rien au monde envie de perdre, malgré la distance géographique qui s’installera une fois que nous serons diplômés. Je crois même que tu es le seul à l’Ecole des Mines, pour lequel je ressens ça]).
Donc pour reprendre depuis le début, et bien c’est l’émotion, la complicité, la tendresse que j’avais pu ressentir pour lui via Internet, via le téléphone, via nos lettres, qui m’avaient fait tomber amoureux de mon premier copain (Timothy, pour ne pas le nommer. Je bénis le ciel qu’il ait un prénom si peu courant. Au moins personne ne me le rappellera). Et sur ce point je ne te concède rien : j’ai été très amoureux comme ça, j’ai été aussi amoureux lorsqu’il a été en face de moi, lorsque je me suis réveillé dans ses bras. Ce n’est pas sur ce point qu’il y a un problème. Ce n’est pas sur la véritable teneur des sentiments que j’ai pu développer par des media de communication un peu saugrenus pour une relation amoureuse que se trouve le nœud du problème. J’y reviendrai plus tard. Je n’avais jamais ressenti ça… J’ai été amoureux, bien sûr, qui ne l’a pas été dans sa jeunesse. J’ai été amoureux d’une jeune fille de ma classe en seconde (je me rappelle, à cette époque, cet amour m’avait rempli d’espoir : je me disais que mon attirance pour les garçons, que je ressentais déjà à l’époque, n’était peut être pas si définitive !), de l’un de mes meilleurs amis en Première et en Terminale. Mais je n’avais jamais connu l’amour réciproque. Et dans les premiers temps ça a été réciproque, et qu’est-ce que c’était bien !!! Se sentir aimé pour ce qu’on laisse transparaître, voilà qui m’a rendu heureux pendant ces mois d’Avril et de Mai 2006. Comme tu l’auras compris, ça se limitait hélas à msn, au téléphone, et aux lettres (faute d’autre medium, mon bébé habitant Grenoble [je réalise que ça va me coûter, également, à l’avenir, de l’appeler seulement par son prénom. Moi qui lui donnais tout plein de surnoms affectueux, voilà une forme de froid et de distance qui va me peiner un certain temps, je le crains]). Au début, je ne voulais pas y croire, je ne voulais pas me dire que je pouvais être ému à ce point par une interaction purement épistolaire. D’ailleurs, j’avais décidé, faute de pouvoir le rencontrer plus tôt (en fait, faute de pouvoir le rencontrer avant mon entretien avec la DRH Chine de Veolia), de couper les ponts (tu sais, je t’avais fait part, début Mai, du fait que j’avais eu une déception amoureuse, et bien c’était ça : j’avais de la peine que ça se termine sans que je puisse en serait-ce que le voir, et c’était dur, pour lui comme pour moi). Mais malgré ça l’affection et la tendresse étaient toujours là, alors on a continué sur cette lancée, avec tous les risques que ça pouvait comporter.
Je sais, je sais, si j’étais venu te demander conseil plus tôt, si j’étais venu tout te raconter, tu m’aurais raisonné, tu m’aurais expliqué le mal que cela peut faire d’être déçu sur ce plan, et tu aurais sans doute eu raison. Je n’ai pas osé te confier tous les tenants et les aboutissants de ce qui m’arrivait, parce que j’avais peur de ton jugement, c’est tout, vu la valeur et l’importance que je lui accorde. [Excuse-moi, je repleure : ne prends pas peur, bien sûr, à l’entente de toute la valeur que je place dans l’affection et l’amitié que j’ai pour toi. Il n’y a jamais eu d’ambiguïté avec toi dans ce que j’ai pu ressentir, c’est juste qu’aujourd’hui, j’ai plus que jamais le besoin d’avoir un ami à qui parler, et je suis sincèrement heureux de savoir que je t’ai, toi, sensible et apte à l’écoute, plus que tellement d’autres. Tu sais, je ne suis pas comme Bérénice : je ne me donne pas en spectacle pour le plaisir de paraître et de me dire que je me sens vivre. Je viens pleurer sur ton épaule, parce que j’en ressens le besoin impérieux, parce que tu es l’un des seuls au monde avec qui je suis assez intime pour le faire, c’est tout]. C’est donc par peur que tu me rembarres un peu violemment, dans l’espoir de faire passer efficacement le message, que je n’ai pas osé te révéler ce détail important. J’en ai eu envie à plusieurs reprises, pourtant, mais je me doutais de ce qu’aurais été ta violente, mais rationnelle et saine réaction, alors je ne l’ai pas fait.
Je l’ai reçu du premier au cinq Juin. D’ailleurs, le passé simple est de trop : je t’écris le quatre au matin, et il est là, à quelques mètres de moi, en train de dormir. Je viens de l’embrasser de longues minutes pour me consoler, ça va mieux. Le premier soir et le premier matin, mon Dieu, quel bonheur !!! La découverte de ce que ça peut être d’embrasser la personne que tu aimes, je ne suis pas prêt de l’oublier ! Et l’exploration de la volupté à deux, également, quelle expérience… tenter des choses, vouloir provoquer du plaisir chez la personne qu’on aime, expérimenter, faire sauter des barrières mentales, et l’entendre pousser des grognements et des gémissements de plaisir ; avoir le corps trempé de sueur de son amant serré tout contre le sien…waouw… il faut avoir vécu ça un jour, parce que c’est bien ! Quelle plénitude pendant ces moments… je ne pensais pas que l’on pouvait ressentir ça en faisant l’amour, entre deux personnes qui comptent l’une pour l’autre. C’est humain et un peu animal, mais ça aussi, ça va me manquer, je sens. Pourtant, je n’aurai pas croqué bien longtemps du fruit défendu… la masturbation va me sembler bien désuète tout d’un coup.
Et sur le plan de la tendresse, que d’émotions également… s’endormir et se réveiller dans les bras de celui qu’on aime. Se faire un câlin en se serrant fort. Déraper, se laisser aller à nouveau avec tendresse à la volupté alors qu’on s’est éveillé il y a peu… Mon Dieu ! C’est le genre d’instants qui fait battre un cœur d’Homme, comme il ne bat que TRES rarement.
Tout cela était parfait, et pour ma part j’étais satisfait, et lui aussi dans les premiers temps. Mais malheureusement, ça n’a pas duré… Le troisième jour, au réveil (hier, donc), il m’a confié, avec le plus de délicatesse et de douceur possibles, qu’il ne retrouvait pas ce pour quoi il s’était ému via Internet. Que ses sentiments n’étaient pas aussi forts que ce qu’il aurait espéré, qu’il ne ressentait plus assez pour avoir la sensation que tout cela puisse grandir, s’épanouir, et tenir du sentiment amoureux, en fait. Dure nouvelle à encaisser, tu imagines, d’autant plus que moi j’étais heureux, content, et impatient de voir tout ce que cela allait apporter… (bref, j’étais toujours amoureux, plus même encore que ce que j’avais pu développer par le medium numérique). Je m’étais senti invincible lorsque je l’avais étreint le premier soir, assez fort pour dire à la Terre entière ce que j’étais, et qui j’aimais. Je me sentais plus vulnérable et désarmé qu’un nourrisson, à cette annonce. Tout d’un coup, alors que les jours précédents le monde m’avait semblé ne plus compter, être une contingence sur laquelle j’avais tout pouvoir, au vu du bonheur dont je rayonnais, tout d’un coup le monde redevenait l’endroit le plus triste de tout l’Univers. La dernière fois que j’avais ressenti ça, c’était lorsque ma mère est morte, lors des premiers jours qui ont suivi son décès. C’est te dire la puissance du coup que je me prenais en pleine figure. Je dis pourtant d’habitude que la pire des souffrances que l’existence peut vous infliger, c’est la crainte pour la vie des êtres qui vous sont chers. Là ce n’était pas de ce registre, mais pourtant, je te garantis que dans le genre lame enfoncée loin dans mon âme, ce genre d’expériences n’est pas mal non plus ! [je suis calmé, je ne pleure plus… ouf. En me réveillant ce matin, j’étais au bord du désespoir, j’avais la sensation que je ne pouvais plus rien espérer, que tout ce qui m’avait servi à m’émouvoir allait se retourner contre moi. Je l’ai réveillé, je pleurais, il m’a consolé. Je vais mieux, ce désespoir est en train de disparaître, je sens mon avenir qui revient fluer dans mes veines, je me sens capable, fort, intelligent et plein de ressources (quelle modestie :p !), j’en arriverais presque à être satisfait. Enfin c’est sûrement passager… donne moi quelques minutes et la fontaine va repartir]. On s’est dit qu’on prendrait la journée pour statuer (la veille, on était un peu malades tous les deux, je ne voulais pas que cette journée là fasse foi en terme d’analyse). On s’est promené, on a bien bavardé, j’avais de l’espoir, il y avait une vraie connivence, plus forte qu’auparavant (je prenais sur moi pour vaincre ma timidité, et assurer le plus de dialogue possible). Au milieu de l’après-midi, je lui ai demandé son avis : non, ça ne changeait pas ses dires du matin. Il s’est confondu en excuses, mais je lui ai dit qu’il n’était pas responsable, qu’on ne contrôle pas ces élans-là. J’ai eu une réaction humaine, mais débile : je n’ai plus ouvert la bouche. On est allé à Montmartre, comme prévu. J’ai marché vite (il est petit de taille, c’était salaud de marcher vite, je le savais : ça le forçait à presque courir, vu que moi j’ai de grandes enjambées. Je le faisais exprès, je voulais qu’il voit que j’étais mal, qu’il se sente mal à l’aise, entre mon mutisme, mon apathie et ma démarche trop rapide). Puis on est arrivés au Sacré-Cœur. Quelle horreur d’être là ! J’avais imaginé avant sa venue à Paris ce que pourrait être ce moment, d’être avec son amoureux à regarder Paris, à visiter le Sacré Cœur, à se sentir bien, là où on est. Et bien là, à cet instant, je me sentais infiniment mal, au plus bas, vraiment. Je ne pouvais imaginer pire que cet instant : j’étais dans un endroit que j’aime, avec la personne que j’aime, en train de la perdre, lentement mais sûrement. Je bouillais sur place, j’avais envie de tout détruire, de déclencher la Géhenne, de m’envoler, et de rugir de désespoir, de répandre toute ma peine sur tous les gens heureux du monde, qu’ils goûtent tous à la précarité qu’était la mienne, à la haine qu’était la mienne, à la noirceur qu’était la mienne, à cet abandon du salut et de la foi en l’avenir dont j’étais la proie décharnée et mutilée. J’avais mal, d’un mal nouveau, versé pour moi, pour mon Alliance Nouvelle et Eternelle avec la Négation de la joie, un mal dont je ne maîtrisais pas les effets, que je n’arrivais pas à mettre en cage dans ma tête et dans mes tripes. Puis il est venu me parler, gentiment, en être adorable et sensible qu’il est, et toute la noirceur est retombée. On s’est expliqué, je lui ai redemandé, il a confirmé ses dires du matin encore une fois. Il s’est mis à pleurer. Pas beaucoup, mais quand même. Je ne savais pas quoi penser, je me faisais un peu peur, parce que quelque part en moi, j’étais satisfait qu’il pleure : je me sentais moins seul dans mon désespoir, et j’étais rassuré de constater que je n’étais pas le seul à y laisser beaucoup de plumes. Mais en même temps j’avais de la peine pour lui : il se blâmait pour quelque chose qui n’était pas sa faute. J’ai l’outrecuidance de penser, parce que je le sais de toute façon, qu’il avait envie de rester amoureux de moi, mais que voilà, il ne pouvait pas se voiler la face, ce n’était plus le cas. Et je sais aussi que constater qu’il me faisait beaucoup de mal était également très douloureux pour lui, parce qu’il me portait (et me porte encore) beaucoup de tendresse et d’affection. Je lui trouve beaucoup de courage, en réalité, d’avoir fait ce qu’il a fait : ça aurait été facile de se dire d’attendre, de ne pas faire de vagues, et de laisser mariner. Il a agit justement et avec la plus grande délicatesse, en me confiant le fond de sa pensée. C’est d’ailleurs presque regrettable qu’il se montre d’une telle exemplarité : ça me conforte dans la très haute image que j’ai de lui :p . On est alors rentré dans le sacré cœur. On a parcouru le chemin de l’Eucharistie, sans trop se regarder. Et là, moi qui n’avais pas encore versé de larmes, je me suis fait complètement happer par mes humeurs : j’ai pleuré, pleuré, pleuré encore et encore. Je haletais, tous les gens dont je passais à proximité me regardaient, et détournaient pudiquement le regard. Il m’a demandé si je voulais m’asseoir. Je lui ai répondu que j’avais besoin de pleurer seul, et il est sorti. J’ai pleuré encore, j’ai parcouru quatre fois le chemin de l’Eucharistie, et ça me faisait du bien, un bien fou ! Je pleurais, je me vidais de mon désespoir. Je sentais, comme je t’ai dit l’avoir fugacement ressenti tout à l’heure, l’avenir couler à flot dans mes veines ! J’étais plein d’énergie, je n’étais pas seul, je sentais toute ma foi chrétienne scintiller en moi, je remerciais ma mère de veiller sur moi et de me protéger. J’en étais presque heureux, à ce moment là, alors qu’une heure plus tôt, j’aurais détruit le monde si j’en avais eu le pouvoir.
Je suis ressorti du Sacré Cœur tout sourire, au confluent de la foi en l’avenir et de la volonté d’agir au mieux. Je lui ai souri, on est partis chez moi. En chemin, j’étais le plus joyeux des deux, je tentais de lui arracher des sourires, mais ce n’était pas évident :p ! Tu m’étonnes, pleurant à chaudes larmes en entrant dans l’Eglise, j’en ressors avec l’envie de mordre dans la vie, je concède que je dois être un brin déboussolant.
Chez moi, lubrique que j’étais, je lui ai dit que je n’étais pas prêt à tout perdre d’un seul coup, et qu’en particulier, la tendresse et la volupté, même si elles n’allaient désormais plus vraiment être symptomatiques de grand-chose, m’étaient nécessaires encore pour assimiler tout ce qui m’arrivait. Il a accepté. On s’est embrassés de longues minutes durant. Je lui ai dit que je ne lui en voulais pas, que j’étais content d’avoir vécu tout ça avec lui, malgré cette fin un peu funeste. J’étais bien, au chaud, et lui aussi, heureux. Soudainement, je me suis rappelé que tout ceci allait prendre fin, et j’ai à nouveau fondu en larmes. J’ai été consolé, avec la promesse que je serai consolé encore à l’avenir, si besoin est.
On est allé à la comédie Française, voir le Cid. Superbe pièce, mais quel mauvais choix pour ce soir là !!! Mon Dieu, écouter les mots de l’Infante (superbement interprétée, qui plus est), raconter que son cœur désire Rodrigue auquel elle ne peut prétendre, et l’entendre dire que l’amour et l’espoir meurent toujours ensemble !! Haaaaaaaaaa !!!! Pouvais-je entendre pire que ça, ce soir là ? Déclamé en plus avec une conviction pareille !! J’ai failli partir, tellement ça m’étais insoutenable. Le reste de la pièce n’étais pas en reste non plus, d’ailleurs : voir tous ces êtres n’ayant pas accès à l’objet vers lesquels leurs élans les poussent, ce fut savamment épouvantable, je dois dire. Heureusement, nous avons discuté à l’entracte, je lui ai expliqué que ça me mettait super mal à l’aise, et je me suis à peu près calmé. Le second acte était un peu bidon (beaucoup moins puissant que le premier), alors je n’ai pas été ému.
Puis on est rentrés chez moi, et on est passé à table. J’avais le besoin de m’assurer de ses convictions, et de faire pour moi le constat que ce n’était pas pour de mauvaises raisons qu’il ne voulait pas continuer plus avant. En effet, les raisons étaient bonnes, enfin, de ce que j’en ai compris : Jeanne Favret-Saada, dans son livre Les Mots, La Mort, Les Sorts, fait souvent référence à la surdité de l’esprit face à des assertions qu’il n’est pas à même d’assimiler, pour des raisons de complexité intellectuelle, ou bien d’émotivité. Je crois bien que j’étais victime de ce travers, au moment où il m’a expliqué. Je lui ai confié beaucoup de choses, notamment que la pensée la plus insupportable qui m’animait, c’était la quasi-certitude de, sinon perdre le contact, du moins ne jamais être amenés à se revoir de visu. Tu dirais peut être que cela vaut mieux, avec ton vécu. Je n’ai pas cette sensation. J’ai plutôt l’impression qu’avec cette distance géographique qui nous sépare, tout va se faire engouffrer par le néant, comme si rien de ce que nous nous sommes démenés à essayer de générer n’est destiné à laisser de trace. Ne pas laisser de trace, voilà bien ce à quoi on tente tous d’échapper, n’est-ce pas ? Et bien, que tout ceci ne laisse pas de trace, disparaisse comme un château de sable, voilà qui me remplit de pessimisme, ne me donne pas la foi en l’avenir, fait reculer, défluer ce futur que je sentais, tantôt, remplir mes veines. Je ne suis pas si sûr que ce soit vrai, que proposer l’amitié là où il n’y a pas eu de place pour l’amour, ce soit ingurgiter du pain sec, là où les gorges sont assoiffées. Celui qui a écrit ça ne devait pas avoir Timothy en face de lui : pas quelqu’un de compatissant, de désolé, qui aurait aimé que cela prenne une autre tournure, et qui comprend pleinement la position dans laquelle tu es. Ce constat de la fin de tout échange l’a atteint au plus haut point : il a beaucoup pleuré. Je n’aurais pas dû évoquer ça. Je n’avais pas réalisé qu’il allait perdre tous ses amis ou presque l’an prochain, en quittant sa Khâgne pour aller à la faculté. Du coup, m’ajouter à cette longue liste d’adieux, ce n’était pas vraiment la meilleure chose à faire. Enfin, je n’ai pas tellement eu tort tout de même : j’avais peur, et je lui ai dit, de mon aptitude limitée à être capable de correspondre, sans en souffrir, sans retarder ma propre guérison, sans m’abandonner au désespoir, encore. Finalement j’y arriverais, pour la simple et bonne raison que l’autre solution, ne pas écrire, ne plus rien se dire, même si ça n’engage à plus rien pour l’avenir, serait la pire des éventualités. Je n’écrirais pas pour me protéger. J’écrirai parce qu’on écrit à ses Amis, aux êtres qui ont marqué votre existence du Sceau de l’Exceptionnel, du Beau, et de la Foi. Parce que les interactions qui enrichissent ne sont pas amenées à disparaître, même si elles changent de forme. Et je serai content d’écrire, je le sais. Une pensée m’attriste, cependant : perdrais-je l’intérêt que je porte à sa vie, et lui le sien à la mienne ? C’est possible, l’habitude et la distance rongent presque tout. Je n’en suis pas encore là, et quand bien même, si cela arrive, ce sera lorsque j’irai mieux, lorsqu’à nouveau l’Avenir pulsera dans mes veines, et que j’aurai l’esprit gonflé de perspectives et de projets. Et ce sera moins grave alors, et je serai pleinement content d’avoir vécu tout ça. Quoiqu’il arrive, son souvenir dansera dans ma mémoire pour très longtemps, c’est certain. Il aura été le Premier, sur absolument tous les points : premier garçon que j’aime, et qui me le rend (au début :p), premier garçon que j’aime et que j’embrasse, premier garçon avec lequel je découvre la sensualité et la volupté à deux, premier garçon avec qui je romps, le plus tendrement du monde, d’ailleurs, je souhaite à tous les cœurs déçus d’être déçus dans un écrin de délicatesse et de tendresse pareil. On a donc pleuré tous les deux, beaucoup, avec des spasmes, en suffoquant, tous blêmes quand, comme dirait l’autre ! Et puis ça allait mieux, beaucoup mieux. Promesses de correspondances, et aveu du ressenti et de l’amplitude de ce que nous avons vécu, aidant. Après j’ai été un peu faiblard :p : j’ai redemandé à avoir le droit de poser mes mains sur son Corps, le droit de respirer son Odeur, le droit aux Regards qui me rendent plus fort (looool, j’adoooore écrire cette lettre !!!!), et du coup, séance de jambes en l’air en règle :p ! (bon, j’ai dû un peu négocier… mais il faut croire que mes performances en la matière s’améliorent !) Et ça faisait du bien, bon sang ! De se quitter, avec autre chose que des larmes, avec ce partage de la volupté, des gestes tendres, de l’envie l’un de l’autre, oh oui, c’était rudement bien. Et en gens intelligents, on ne s’est engagé à rien à travers ça, bien sûr. C’était agréable, tendre, et c’est tout. C’était même la meilleure fois de toutes, pleine d’excitation, de passion, de précipitation, d’envie... wouuuu ! Enfin, il reste ce soir :p ! J’ai pas dit mon derniers mots, et puis, je sais quoi lui faire pour le faire facilement céder :p ! Ca me manquera, c’est certain, une fois que je ne pourrai plus lui faire. Tant pis.
Tu parlais l’autre jour, au sujet de la pièce Désir, de ce ressenti humiliant que manifestait le personnage de la serveuse, à n’avoir pas su séduire la personne qu’elle voulait. Malgré toute sa tendresse, et toute sa gentillesse, il y a en effet une partie de moi qui ressens ça. Bon, j’espère que l’avenir m’offrira un autre choix que « de me masturber, de pleurer, et de me sentir humilié » ! Je pense que oui, d’ailleurs. Je n’ai pas tout à fait saisi ce qui clochait chez moi, qui différait tant de la manière que j’ai de communiquer sur msn, ou de ce qui s’y rajoute, qui au final fait obstruction au discours que je peux produire. Je n’ai pas saisi ce point, je repars blessé, apeuré à l’idée de me redonner comme ça à quelqu’un, à me mettre en danger de cette manière, à risquer de me compromettre pour du vent. J’ai à nouveau une boule dans le ventre en écrivant cela. Je me connais, lorsque je tombe de ski, j’ai du mal à renchaîner sur une noire à bosse, contrairement à toi. Là, je suis tombé, je me suis fait très mal. Est-ce que j’aurais de sitôt le courage de me laisser aller à mes sentiments comme ça ? Il le faudra bien, pourtant, car s’il y a une chose dont j’ai définitivement pris la mesure, c’est que je ne suis pas fait pour être seul, et qu’être à deux apporte énormément, apporte ce dont j’ai besoin pour avoir confiance dans ce que le monde a à offrir. Pour cela, j’ai envie de connaître à nouveau ces sensations, cet abandon à l’autre. Mais plus tard. Pour l’instant, il faut que je guérisse. J’ai peur, d’ailleurs : je rentre à La Rochelle, où il n’y aura personne (tous mes amis en sont partis), et je repars quelques jours après pour l’Allemagne, où il n’y aura personne non plus. Je connais ma façon de réagir. Lorsque ma mère est morte, lorsque j’ai perdu à jamais cette interaction avec elle, j’ai eu toute ma famille pour me comprendre, m’entourer, compatir, m’aimer. Lorsque mes premières amours se meurent, je suis seul, sans personne pour me comprendre qui soit près de moi. J’essaierai de renouer contact avec quelques personnes, parce que j’aurai un besoin quasi-organique d’en faire le récit à des amis. Mais ça n’arrive pas vraiment au moment opportun. Heureusement que je ne pars pas en Chine !!! Mon Dieu, je suis beaucoup trop affaibli pour faire face à un défi pareil !!
Ce matin, après m’être couché bien content (forcément, c’était bieeeeen !! :p), je me suis éveillé complètement désespéré, au milieu de la négation la plus complète des possibilités de futur joyeux, et des regrets les plus cuisants. Heureusement, il y avait encore un visage généreux pour me consoler et aller mieux. Mais j’ai vraiment eu du mal, ce matin. J’ai pleuré très longtemps. Et puis je t’ai écrit cette lettre. Ca m’a fait un bien fou, je te remercie, en t’imaginant la lire, j’avais la sensation de t’avoir près de moi, de sentir ta compréhension me faire du bien. Heureusement que tu es là !
Bon, je crois que cette lettre est déjà assez longue ! Merci de l’avoir lue jusqu’au bout, et merci d’avoir été là avec moi pour discuter de par le passé. C’est ce qui m’a permis de me soulager beaucoup en écrivant tout ça. J’attends bien sûr tes réactions et tes conseils avec la plus grande impatience, si tu peux trouver (vite) le temps de le faire : j’ai vraiment besoin de parler, ou de te lire, à ce sujet, et rapidement. Enfin, fais comme tu peux.
Je t’embrasse. J’espère que ton stage se passe bien. Je pars pour le mien dans quelques jours. Je te recontacterai là-bas.
A très bientôt
François
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