Titre : Les Femmes préfèrent les femmes
Editions : La Cerisaie, 2002, 256p.
Auteure : Elula Perrin
Lorsque j’ai attaqué Ce livre, tout ce que j’en savais c’était qu’il s’agissait d’un classique, et que son auteure avait marqué le monde lesbien par son extraordinaire charisme, et sa vie privée presque publique. Je ne savais pas encore à quel point….Ce livre est un best seller traduit dans toutes les langues, et tous les autres ouvrages de l’auteure que j’aurais aimé du coup vous indiquer, sont épuisés depuis belles lurettes, mes amies ! … Mais contentons nous de celui-ci en attendant de faire un saut dans les bibliothèques pour dénicher les autres.
Le postulat de départ est simple : la littérature lesbienne est inexistante en 1950 :
« Nous sommes les jivaros des anormaux. Les croyances les plus stupides, les clichés les plus éculés qui nous concernent, je voudrais les détruire » dit-elle.
« Je voudrais nous démystifier et nous démythifier. Nous ne sommes pas une race à part. Nous sommes femmes, totalement ; nous ne sommes ni des laiderons laissés pour compte par les mâles conquérants, ni des vicieuses dévoyées ne cherchant que leur plaisir à l’ombre des portes cochères, comme certains pédérastes.
Qui sommes-nous ? Que cherchons nous dans la vie, dans l’amour, dans le plaisir ? Le meilleur moyen de le savoir est peut-être de prendre l’une d’entre nous et de la disséquer. La petite grenouille de la science, ce sera moi. Ma vie, qui en aucun sens n’est exemplaire, pourra peut-être enlever quelques ombres et nous faire mieux comprendre.
Voilà, j’arrive » Une autobiographie donc. Projet simple. Sans détour, elle entre dans le vif du sujet : elle-même. Et en bonne littéraire que je suis-je prends cette entrée en matière comme une planche de survie délicieuse alors que me reviennent en mémoire les innombrables autobiographies que nous avons tous lues et qui sous des dehors d’œuvres écrites par charité chrétienne ne contiennent bien souvent que la vie essoufflée d’auteurs paranoïaques ; Pour mémoire :
« J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails, leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je sui né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image des mes destinées » François-René de Chateaubriand,
Mémoires d’outre tombe (1809-1841) Première partie livre I
Ou :
« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; cet homme ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. […] » Jean-Jacques Rousseau,
Les confessions (1782), première partie, livre I
Et là je rigole doucement, et j’espère que vous aussi…. Ciel mais qu’il y a des livres et des vies qui sont d’utilité publique plus que d’autres !!! Il suffira de lire dix lignes d’Elula Perrin de plus pour se rendre compte que quand même ce pauvre Chateaubriand avait un pot de cocu en naissant dans son château venteux et peut-être hanté et que ce cher Rousseau, si on en doutait encore, était plus soporifique que deux Valiums.
Elle retrace son parcours sans fatuité littéraire, directement, à l’image de ce qu’elle fut de son vivant : droite, parfois trop, inflexible, parfois trop. Elle a traversé toute jeune l’Indochine troublée et on se régale au cours de cette ballade qui a un parfum d’exotisme. Arrivée à Paris pour études, presque encore adolescente elle poursuit une initiation qui prendra des années. Mariage, monde du spectacle, scène, théâtre, chanson, puis plus tard professorat, barmaid, écrivain, tenancière des boites de nuit qui ont marqué à jamais le monde nocturne, elle a fréquenté les plus grands poètes les plus grand politiciens, et bien souvent croisé les destins de lesbiennes célèbres mais cachées dont le nom sera perdu à jamais, car le plus souvent elle n’en donne que les initiales.
Sa vie amoureuse fut agitée, c’est le moins qu’on puisse en conclure au vu du nombre d’amantes qui courent le long de ce fleuve sans fin…. Et même là, on en apprend sur ce que peut-être l’amour entre femmes. De façon singulière d’ailleurs, je suis maintenant certaine qu’une ancienne amante peut devenir une très bonne pote ! ^^
C’est un ouvrage réellement très pédagogique et également, c’est dû à l’époque, très militant et très imagé. On sourira inévitablement à la lecture des descriptions de toutes ces lesbiennes « stupides » aux yeux d’une femme cultivée et ouverte, de tous ces hommes fats, de tous ces clichés, de toutes ces colères d’Elula Perrin contre un monde engoncé dans ses préjugés, et sa logique socio économique, mais je n’ai pu m’empêcher parfois de me dire « c’est fou, cette femme si ouverte qui elle aussi en trimbalait un bon paquet… » Sa vision a forcément vieilli mais c’est un incontournable témoignage de ce que fut la France dans ces années là. Les mots sont parfois un peu désuets, mais indéniablement, elle fit beaucoup pour nous, et avec ce livre, et avec sa vie. On sautera parfois les redites, un peu assénées, et puis quelques amantes, peut-être, quoiqu’elle en ait délibérément oublié un certain nombre de peur de lasser !
Enfin, on frémira, Elula s’est éteinte en mai 2003, et lorsqu’on découvre qu’on a dû regarder Gazon Maudit et When night is falling…au même moment, en tremblant ensembles devant ces premiers essais cinématographiques lesbiens…tant espérés… on se dit que malgré le temps elle reste un incontournable trait d’union entre hier et aujourd’hui.

première édition du livre aux editions ramsay