Comment pénétrer un univers intime et délicat dans lequel se livre une personne, son handicap, sa condition au quotidien, ses blessures, pour en faire une critique sur un forum ? D’autant plus si par la force des choses, décrire le handicap, c’est explorer au plus précis et aussi au plus profond ce qui fonde l’individu, sa façon d’être et de réagir au monde, ses défauts, ses qualités…
C’est pourtant bien ce que depuis que j’ai lu ce livre j’aimerais faire. De surcroît nous connaissons tous l’inimitable Cy, et c’est bien d’elle qu’il s’agit de parler puisque qu’elle est le sujet de son livre…
Tout le monde ici sait que comme d’autres forumeurs vivant avec un handicap visuel, elle maîtrise parfaitement l’outil informatique, et qu’elle se fait une joie de venir papoter avec nous. Certains d’entre vous l’ont peut-être rencontrée, l’ont vue se déplacer avec aisance même en lieu inconnu, sans lunettes, sans canne, l’ont entendue parler, ont tenu des conversations avec elle, et je fais pour ma part partie de ceux qui l’ayant vue (pitié ne me dites pas que je suis la seule… j’ai eu suffisamment honte comme ça !!), sont quand même parvenus à OUBLIER complètement qu’elle était presque non voyante.

Comment une telle aisance est-elle possible ?? C’est ce que nous révèle ce livre.
Tu vois ce que je veux dire, vivre avec un handicap visuel édité chez l’Harmattan. Ils publient la plupart du temps des livres universitaires, éclairants sur un thème précis de façon très pédagogique. Celui-ci est quelque peu hybride dans sa construction puisqu’il débute de façon très didactique et parfois ludique sur la description et les explications qui s’imposent à propos de l’amblyopie et ses conséquences. Que verrions nous ? Et que voient-ils ? Quelle différence ? Mais s’oriente ensuite vers une partie très intimiste décrivant de façon introspective un ressenti quotidien, une construction intérieure de longue haleine, des peurs, des joies, et pose des conclusions tout a fait personnelles sur le sujet.
D’abord pour nous lecteur, nous voyants, nous dont la pire crainte est la plupart du temps de ne plus voir, il est assez singulier de constater de quelle manière une personne bien entourée possédant des parents suffisamment forts et (peut-être ?) inconscients pour lui faire vivre des situations qu’une personne normale n’aurait pas eu à affronter s’en sort avec une aisance tout à fait surprenante.
Un exemple : vos parents vous auraient-ils envoyé en connaissance de cause, en classe de 5e prendre un train corail – seule – à destination de Paris, sachant qu’ensuite il vous faudrait trouver un taxi, vous rendre à l’hôtel, y passer la nuit, prendre un autre taxi le matin jusqu’à la gare du nord pour finir avec le groupe scolaire adéquat direction l’Angleterre ???? Vous auraient-ils envoyé faire ça, sachant même que vous y voyiez clair comme de l’eau de roche ??? Les miens non plus. Hé bien les siens, si.
On est donc à la fois terrifiés, et ébahis par le récit de telles aventures qui n’en finissent pas. On vibre aussi lorsque des injustices sont commises à diverses reprises, ou des impairs multiples, forcément, nous on ne « voit » rien, à proprement parler. C’est donc nous les aveugles face à Cy, quel retournement ! On est aussi parfois surpris et amusés (en tout cas je l’ai été moi…) de lire que le fait de ne pas voir, de deviner à la place, d’être surpris, de percevoir de travers crée un univers nouveau unique et évidement inaccessible à celui qui voit tout. Des élans de poésie en somme.
Sauf que … sauf que parfois, toute voyante que je suis, l’effet d’identification est assez frappant. Il est possible de s’identifier totalement à Cy à travers ce livre… cela je ne sais si elle en a conscience... Moi qui voit comme tout le monde, parfois je vois mal, j’imagine n’importe quoi d’autre, je rêve, je remplace, je tricote et pour tout voyant j’imagine, les situations sont multiples ou la vue n’est pas le sens qui prend le pas sur les autres. La conscience en est évidement moindre, nous ne suppléons à rien, mais si vous lisez ce livre vous aussi, vous me direz ce que vous en avez pensé !
Les impressions finales qui s’en dégagent encore bien longtemps après la lecture, sont à la fois ce sentiment d’être totalement étranger au handicap, et extraordinairement proche de lui. Bien sûr, nigaud bien souvent (sans faire exprès, mais quand même !) et parfois même totalement inconscient. Que de patience il doit leur falloir parfois pour supporter ce monde de voyants aveugles….et qui ne l’est pas au final…
"Mes cours terminés, je décide d'aller faire un tour aux halles. Il est déjà 17 heures, si je veux avoir le temps de faire quelquess courses je dois faire fissa.
Je remonte la rue d'Assas et arrive à l'entrée du passage piétons qui permet de traverser le boulevard Saint Michel à hauteur de la station de RER Port-Royal. En face de moi, de l'autre côté du boulevard, une petite lumière verte clignote sous le feuillage d'un platane. Je me dépêche, j'ai à peine le temps de traverser.
Un grand coup de frein me fait sursauter. Je suis au milieu du boulevard, une horde de voitures se rue sur moi. Je suis pétrifiée et finis, je ne sais comment par poser le pied sur l'aire protégée du trottoir. Je lève les yeux : une enseigne de pharmacie clignote sur le mur du bâtiment à l'arrière du platane" p. 61
Cy Jung,
Tu vois ce que je veux dire, éditions l'harmattan.