Après Platon, Sade et Montaigne !

Les bouquins et les maisons d'édition.
Atriyou
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Après Platon, Sade et Montaigne !

Message par Atriyou »

Oui, je sais, j'aurais pu écrire tout cela dans le topic "Que lisez-vous en ce moment ?" Et alors ? Qui m'aurait lu ?

Aussi, le givre blanchit encore les paroies craquelées des remparts de Vauban et alors que le jazz latin de Lalo Shifrin réchauffe mon coeur, je vous livre ici deux extraits qui vous renseignerons.

Le premier sur ma position par rapport à la mort (quel beau et noble sujet ! :P ), le deuxième sur la lucidité d'un homme dont les frasques choqueraient encore (plus) l'opinion d'aujourd'hui (cependant, ce n'est pas elles que je relaterai 8) ).

MONTAIGNE, Livre I, Chapitre III, extrait des Essais

"Est-ce encore temperance et frugalité, d'eviter la despense et la volupté, desquelles l'usage et la cognoissance nous est imperceptible ? Voila un'aisée reformation et de peu de coust. S'il estoit besoin d'en ordonner, je seroy d'advis qu'en celle là, comme en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle à la forme de sa fortune. Et le philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis de mettre son corps où ils adviseront pour le mieux, et quant aux funérailles de les faire ny superflues ny mechaniques. "

Montaigne de citer Cicéron, Tusculanes (en latin, mais je vous mets directement la traduction) : "C'est là un soin qu'il faut entièrement mépriser pour soi-même et ne pas négliger pour les siens."

Je me rappelle mes promenades au Père Lachaise, cet enchantement de forme, cette vanité. Les fans demandant où se situait la tombe du célèbre chanteur, enterré là, dont je ne me rappelle plus le nom. Je me souviens avoir devisé avec le fantôme de Constant (dont je ne connais pas l'oeuvre, au demeurant, si ce n'est par le truchement d'un ami qui m'accompagnait et l'étudiait justement !).

A présent plus joyeux, et nous concernant, chers confrères et chères consoeurs. Sade !

Marquis de SADE, La philosophie dans le Boudoir

Avant de commencer, je vous recommande la lecture de ce dialogue, présenté comme une pièce de théâtre. La richesse du vocabulaire nécessaire à l'initiation sexuelle de la jeune ingénue, bien nommée Eugénie, nous apprend bien des choses sur les injures qu'actuellement nous proférons avec plaisir (hein, bande de co... ! :oops: syndrôme de Tourette !). Il y a d'autres considérations sur la République et l'évolution souhaitable des moeurs qui raviront (à demi) les progressistes.

Or donc, l'extait qui se fait attendre - deux secondes, je cherche la page ... ah, voilà :

" Ceux qui veulent proscire et condamner ce goût, prétendent qu'il nuit à la population ! (Le visionnage d'un reportage disponible sur "Arte+7", "Homophobie à l'italienne vous en convaincra mieux que Sade ou moi) Qu'ils sont plats, ces imbéciles, qui n'ont jamais que cette idée de population dans la tête et qui ne voient jamais que du crime à tout ce qui s'éloigne de là ! [...]

"La destruction est donc une des lois de la nature comme la création. Ce principe admis, comment puis-je offenser cette nature en refusant de créer ? ce qui, à supposer un mal à cette action, en deviendrait infiniment moins grand, sans doute, que celui de détruire, qui se trouve pourtant dans les lois ainsi que je viens de le prouver. [...]

" Loin d'outrager la nature, persuadons-nous bien, au contraire, que le sodomite et la tribade la servent en se refusant opiniâtrement à une conjonction dont il ne résultre qu'une progéniture fastidieuse pour elle. [...]


Je vous passe les considérations historiques (les grecs, les romains ...) et antrhopoligiques bien connues. Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer celle là :

" Découvrons-nous un hémisphère, nous y trouvons la sodomie. Cook mouille dans un nouveau monde : elle y règne. Si nos ballons eussent été dans la lune, elle s'y serait trouvée tout de même. [...]

" O mes amis, peut-il être d'une extravagnace pareille à celle d'imaginer qu'un homme doit être un monstre digne de perdre la vie, parce qu'il a préféré dans sa jouissance le trou d'un cul à celui d'un con, parce qu'un jeune homme avec lequel il trouve deux plaisirs, celui d'être à la fois amant et maîtresse, lui a paru préférable à une fille qui ne lui promet qu'une jouissance !

" Examinez sa conformation, vous y observerez des différences totales avec celle des hommes qui n'ont pas reçu ce goût en partage; ses fesses seront plus blanches, plus potelées; pas un poil n'ombragera l'autel du plaisir, dont l'intérieur tapissé d'une membrane plus délicate, plus sensuelle, plus chatouilleuse, se trouvera positivement du même genre que l'intérieur du vagin d'une femme; le caractère de cet homme, encore différent de celui des autres, aura plus de mollesse, plus de flexibilité ; vous lui trouverez presque tous les vices et toutes les vertus des femmes; vous y reconnaîtrez jusqu'à leur faiblesse; tous auront leur manies et quelques uns de leur traits. Serait-il donc possible que la nature, en les assimilant de cette manière à des femmes, put s'irriter de ce qu'ils ont leurs goûts ? "


Je censure la suite qui n'est rien moins qu'une envolée 'peu lyrique' sur le plaisir des sens. Que ces dames me pardonnent, ainsi que les âmes sensibles. Je n'ai en rien voulu les heurter. Je tenais simplement à porter à votre connaissance le témoignage du bien nommé personnage, Dolmancé.

Ce sens du détail et cette prise de position (!) ne sont-ils pas intriguants (nous sommes alors en 1795, ou un peu avant !) ?

Il est minuit treize, amis lecteurs, bonsoir ! 8)
Dernière modification par Atriyou le lun. janv. 12, 2009 9:36 pm, modifié 1 fois.
floridjan
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Message par floridjan »

Atriyou a écrit :Oui, je sais, j'aurais pu écrire tout cela dans le topic "Que lisez-vous en ce moment ?" Et alors ? Qui m'aurait lu ?
C'est pas faux ! :mrgreen:
edogawa
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Message par edogawa »

Moi j'ai retenu que tu écoutais Lalo Schifrin, et ça c'est bien. :mrgreen:
Didinemouth
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Message par Didinemouth »

Je suis également en train de lire les dialogues de Sade ! mais là pour cause d'exams j'ai du arrêter... alors du coup je reviendrai lire ce que tu as écrit plus tard !
En tout cas le peu que j'ai lu pour le moment m'a vraiment surpris par la "modernité" des sujets abordés !!! Enfin je sais pas si on doit parler de modernité, c'est peut être simplement que nous n'avons pas vraiment évolués dans notre acceptation des moeurs différents de "un homme + une femme = une famille avec plein d'enfants blonds".

Je ne suis pas sûre qu'un tel livre pourrait sortir aujourd'hui, il fait quand même l'apologie de l'inceste...

"Philosophie de boudoir" est aujourd'hui un livre qui vaut 2 euros, en poche et qu'on peut acheter sans scrupules sous couvert du fait que c'est un "classique" donc ça fait plutôt intello que porno-pervers... alors que n'importe quel auteur écrirait la même chose aujourd'hui, le bouquin serait interdit au moins de 18 ans et rangé dans la section adulte...

(pas sûre que ce que j'ai écrit soit très compréhensible... je retourne réviser ma linguistique... :arrow: )
Atriyou
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Message par Atriyou »

:P
Y'a pas d'hélice, hélas ...
C'est là qu'est l'os !
N'est-ce pas Lalo ?

8)
Je pense en effet que le dialogue cité de Sade, ne pourrait être écrit aujourd'hui. Certaines considérations sur la pédophilie sont notamment difficilement acceptables pour la sensibilité actuelle de notre société - ce qui me semble bien compréhensible. Plus proche de nous, certaines blagues de Desproges sur l'Holocauste, ne passeraient plus non plus aujourd'hui.

Ces extrémités, hélas, pourraient faire oublier le discours autrement plus essentiel et révolutionnaire, fortement anti clérical, celui sur la République, exhortant à une transformation en profondeur des relations sociales et une évolution des modèles familliaux, propres à la stabiliser (la République).

En levant le voile sur la diversité des pratiques sexuelles, il décomplexe ceux qui en éprouvent du plaisir (et ils sont nombreux !). Allant jusqu'à l'apologie de la cruauté, Sade pêche cependant par excès. Ces excès sont, à mon avis, nécessaires pour ébranler les esprits d'alors (ainsi que ceux d'aujourd'hui) et les forcer à interroger leurs propres conceptions.

Enfin quant à la lucidité, je me suis dit, en lisant Platon (cf. ancien topic), Erasme (l'Eloge de la Folie) puis Montesquieu (Les Lettres Persannes) que la parole des hommes sensés porte au delà. Leurs idées fortes dépassent l'ancrage historique, le contexte dans lesquels elles sont exprimmées.

C'est à ce moment là que l'on comprend que la pensée, l'intelligence sont intemporelles. Elles se déploient à travers les âges, des hommes (et des femmes !) se relaient pour la propager. Certains la portent comme un étendard. Ceux-là écrivent des livres (vraiment) controversés, qui le restent longtemps parfois. On les retient et ils continuent de participer de la construction de notre pensée.

:arrow:
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Manchette
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Message par Manchette »

J'ai beaucoup lu Sade vers 18-19 ans, et je garde un souvenir très vif de mes lectures : j'ai l'impression de l'avoir lu la veille !
La philosophie dans le boudoir est effectivement un ouvrage essentiel dans la vie du Marquis.
C'est assurément l'un de ses livres les plus directement politique, écrit dans le tourbillon de la Révolution, vraisemblablement pendant et après la Terreur.
Il y développe une idée à mon sens essentielle et surtout profondément actuelle, celle d'un nouveau contrat social. Il reprend une idée alors courante dans le zeitgest de l'époque (Hobbes, Rousseau, etc), et propose un contrat qui se base sur la jouissance, plutôt que sur la paix et la sécurité ! Ce texte est également très important pour ridiculiser les interprétations imbéciles d'un Foucault ou d'un Pasolini, qui voient en Sade un précurseur des nazis ou de Mussolini.
Si les romans de Sade contiennent des idées parfois baroques voire sordides (sont-elles d'ailleurs vraiment les siennes ou celles de personnages ?), il ne faut pas les limiter à cela, ce que fait parfaitement le pamphlet politique contenu dans ces dialogues.
0:00AM
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Message par 0:00AM »

Cook mouille dans un nouveau monde
Je croyais que Cook était un homme? :shock:

et pour pourissage de sujet intéressant :jesors:
Atriyou
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Message par Atriyou »

Si les romans de Sade contiennent des idées parfois baroques voire sordides (sont-elles d'ailleurs vraiment les siennes ou celles de personnages ?), il ne faut pas les limiter à cela, ce que fait parfaitement le pamphlet politique contenu dans ces dialogues.
Parfaitement d'accord avec l'idée qu'il faut séparer Sade des paroles qu'il met dans la bouche de ses personnages. Certes Dolmancé, l'apôtre de la cruauté, de la tentation et du plaisir presque forcené, est très présent. Mais tout ceci est régulièrement tempéré par l'attitude et les propos du Chevalier, non moins avare de plaisirs, mais moins radical que son ami. Le Chevalier est le frère de Madame de Saint-Ange, versant féminin de Dolmancé. Notez l'ironie qui réside dans le choix d'un tel nom pour un personnage que les clerc voueraient aux flammes de l'enfer - ou alors peut-être, est-ce un ange seulement aux yeux de Sade.

La digression que je viens de faire à propos de Mme de St Ange, me permet d'ajouter ceci : il faut sans doute encore distinguer la pensée de Sade et ses Fantasmes. Idée qu'étaye et corrobore le moyen métrage "Marquis" de 1988, scénarisé notamment par Topor (et visible sur DailyMotion à cette adresse : http://www.dailymotion.com/playlist/xqs ... dramatique ) Il nous montre le Marquis de Sade, embastillé, en tête à tête avec sa verge avec laquelle il converse. On y voit la lutte que mène Sade entre ces deux parties de lui même.

Les êtres ne sont pas des monoblocs. Ceux qui peuvent écrire un dialogue qui se tient, entre plusieurs personnages, le sont encore moins a fortiori. Sade s'interroge, ses personnages lui apportent des réponses. Cependant, du simple fait que ces réponses s'étalent (elles s'étalent aussi parcequ'ils ne font pas que discourir, ils mettent les enseignements en pratique ! ), cela montre que la réponse ne s'impose pas d'elle même, elle se constuit. Et sa "philosophie" propose une base pour une réflexion structurée, à venir, que nous commençons à peine à cerner - puisque plus qu'à aucune autre époque, nous sommes dans une ère certaine de la jouissance. Mais réservée à qui, avec quelles suites ? Cela Sade, ne nous l'enseigne pas ... De toute façon, il n'en est alors qu'aux premiers craquèlements d'une société d'Ancien Régime (ne vous inquiétez pas, elle n'a pas entièrement disparu, Tocqueville l'explique à propos de l'aristocratie ... )
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