
Non ce n'est ni un roman, ni un bouquin de philo. C'est un essai, assez charpenté, sur la nature profondément aléatoire des phénomènes intimes du vivant : le fonctionnement du génome et des réseaux de protéines. s'ensuit une demande forte de faire évoluer les conceptions épistémologiques de la biologie contemporaine.
(le reste en petit-petit-petit pour pas prendre trop de place, c'est quand même assez pointu, et ça ne devrait pas passionner grand monde
Kupiec s'attaque de front à cette contradiction portée par le gènome, qui veut qu'il soit à la fois porteur de la variabilité nécessaire à expliquer l'évolution naturelle, et soumis à une forme stricte de déterminisme entre gène et caractères exprimés.
La biologie récente, pourtant, accumule sans cesse plus de preuve en faveur d'une non-spécificité des protéines codés par les gènes, une même protéine pouvant in vitro se coupler de façon très diverse à une autre, et d'un fonctionnement lui-même aléatoire du génome - des cellules voisines dans le même tissu pouvant for bien de pas exprimer les mêmes gènes.
Ces deux observations sont incompatibles avec un lien rigide entre gène et caractère exprimé - génotype et phénotype. Selon Kupiec, il faut réintroduire un fonctionnement fondamentalement aléatoire dans le fonctionnement même de la cellule, et des mécanismes dynamiques de stabilisation de ce fonctionnement.
On sentirait poindre les théorie de l'auto-organisation, n'était que Kupiec s'en démarque pas avec force : l'auto-organisation, selon lui un avatar de la force vitale, pousserait les composants du vivant à se coordonner d'eux-mêmes, éventuellement sous l'action d'un bruit toujours considéré comme extérieur et accessoire.
Kupiec y insiste fortement : l'influence du milieu est déterminante, et c'est fondamentalement du couplage avec l'environnement que se nourrissent les processus constitutifs des fonctionnements cellulaire et tissulaire. Cette conception n'est pas neuve - les théoriciens de l'autonomie des systèmes connaissent et modélisent ce type de couplage depuis longtemps. Ce qui est plus novateur, c'est sans doute la réintroduction de mécanismes probabilistes au cœur même la cellule, en continuité avec ceux qui décrivent son environnement.
On a donc dans la cellule une continuité de processus probabilistes, régulés par sélection et stabilisation de cette sélection. C'est ce continuum entre l'environnement cellulaire et les mécanismes de son développement qui fait Kupiec parler d'hétéro-organisation - allo-organisation aurait été plus juste mais tout aussi barbare
S'ouvre ainsi un programme de recherche pour lequel la variabilité des paramètres biologiques peuvent et doivent être maîtrisés et non pas simplement considérés comme bruit : il y va va de la compréhension réelle des phénomènes étudiés.
Ce programme relève d'une réelle naturalisation de la génétique : aucun privilège n'est plus accordé au vivant en tant que tel, ce dernier étant désormais redevable des mêmes conceptions épistémologiques que n'importe quel autre champ des sciences de la nature. Fin des transcendances et du finalisme que cultivait encore la biologie à son corps défendant.
Si alors l'homme ne peut plus être considéré que comme une abstraction figée d'un processus d'évolution en continuation concernant l'ensemble de la biosphère elle-même, comment l'éthique est elle encore possible ? Il faut nous rappeler, conclut (trop ?) brièvement Kupiec, que c'est dans sa relation à ce qu'il n'est pas (l'autre) que l'organisme, et donc l'individu, se construit : rapport à l'autre à penser comme rapport à ce qui me fait ce que et comme je suis : éthique, donc.
Ce qui me semble poser au moins deux questions liées :
1. à quoi pourrait ressembler une éthique fondée sur la probabilité et ses régulations plus que sur la certitude des transcendances ?
2. notre cerveau est-il à même de penser l'éthique en des termes entièrement naturalisés - en dehors de tout processus de transcendance ?
Les catégories de l'éthique sont celles de la préservation de l'humain : une sélection parmi les comportements des membres de l'espèce, posée comme idéale selon des critères variables. Cette sélection peut-elle être pensée sans faire appel à des abstractions sans fondement naturels ? Dit autrement, une naturalisation de l'éthique est-elle possible ? Jusqu'à quel point ? Et quel est le rapport entre les catégories avec lesquelles nous pensons les phénomènes éthiques, et celles par lesquelles nous expliquons l'éthique elle-même en tant que phénomène naturel ? Questions ouvertes.


