- Pourquoi lisez-vous en général ?
Maintenant ? Je ne sais pus trop. Par habitude, je crois, parce que je ne sais pas faire autre chose
La lecture, je suis dedans depuis que je suis tout petit. Parents lecteurs, mère bibliothécaire, et les livres étaient des cadeaux d'anniversaire naturels.
Et puis a cette interface de bouquins peu à peu construite entre le monde et la peur qu'il m'inspirait. Peau, armure et lunettes. Réfugié dans ses livres, le Kliban s'est excepté de toutes les fins de repas de famille - et a durablement éjecté son jeune frère de son monde. C'était le signe le plus tangible de ma désincarnation : je vivais par procuration une vie explosée aux quatre coins de l'encyclopédie et des récits. J'ai lu pour le plaisir d'être ailleurs qu'ici - le plus loin possible des exigences du quotidien. Un plaisir socialement transformé en savoir.
Trucs imbittables aimés simplement parce qu'ils l'étaient. Sorte d'émerveillement âpre, payée de fulgurances exaltantes quand on commence à en comprendre les chemins. Des lointains où j'aimais me perdre, ma boîte à pensées s'est configurée en labyrinthe : bibliothèque ou encyclopédie, un lieu où le savoir est plaisir et le plaisir savoir.
Tant de temps mis à me libérer assez pour comprendre ce qu'au fond tout cela était vraiment pour moi : poème.
- Pourquoi lisez-vous ce que vous lisez (pourquoi tel type de livre plutôt qu'un autre) ?
Champs de lecture horriblement variés - mais je ne lis pas de tout : rien sur le sport, quasiment rien sur les technique, pratiquement pas de politique, ... Quelques grands domaines :
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Champs de la connaissance : sciences de la nature et sciences humaines, et aussi sous ce titre la philosophie d'obédience analytique.
Grand champ unique, à mes yeux, traversé de méthodes et d'objets très hétérogènes. Puzzle qui lentement se construit, avec parfois des pièces qui collent mal, parfois qui s'emboitent bien - et on n'est jamais sûr qu'on a vraiment trouvé un morceuau du bord

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Pas tant la vérité qui m'intéresse, mais la façon dont les choses de lient de façon cohérente. Et les grands récits qu'on peut tisser dans un domaine ou entre les domaines. Labyrinthe, quoi.
Et j'aime bien aussi le profond
dépaysement que ces choses-là portent avec elles.
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Les grands récits : les mythes, les épopées, les contes, la SF, la BD, certaine fantasy, certain théâtre, la philosophie systématique ou dérivée.
Idem, mais la composante "dépaysement" compte beaucoup. Plus c'est profond, riche, varié, lointain et proche à la fois, cohérent à sa façon, et plus je kiffe (pour ça que Tolkien me fascine, mais aussi Kant, Husserl, Deleuze, Derrida, etc.).
Je mets la BD dedans, c'est un peu exagéré : on pourrait en fait la disperser sur toutes ces catégories. C'est l'aspect "récit visuel" qui me plait, ou "poème visuel", parfois. Je passe, je voulais juste citer ça.
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Les entre-chocs du rythme : la poésie, les grands stylistes, les bouquins d'art.
Récent : la matière même du texte me touche, voire me bouleverse. Genet, la première fois, je crois. Pages brûlante, lus par bribes, chaque ligne me retournait, tellement ! Depuis cinq ans, la poésie. Certains romanciers aussi, timidement - je n'ai jamais lu beaucoup de romans. Puis un intérêt pour les livres plein d'images, à siroter lentement, sans s'attacher trop au texte : lire sans lire.
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Les fulgurance de la spiritualité : Textes venus d'Inde, de Chine, un peu, du Japon aussi, mais encore des monastères du christianisme d'Orient et un peu d'Occident. Pourquoi ? Quand ça me touche, ça le fait émotionnellement plus profondément et différemment que tout le reste. Entre autres
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Des machins rigolo : ça m'arrive, oui

mais j'avoue : pas (assez) souvent.
Y a-t-il eu une évolution, un changement, dans ce que vous lisiez étant plus jeune et ce que vous lisez actuellement ?
Oui, oui.
An 0 : J'aime Lire, etc.
An 1 : les grands récits - mythologie, tout ça -, la SF et la vulgarisation scientifique. Là, c'était trop tard.
Et puis il y a eu la philo. Jankélévitch tenté à 18 ans auquel je n'ai
rien mais
rien compris : citations latines, grecques, néologismes, tournures de phrases impossibles. Je me suis juré que je finirais par comprendre - orgueil, armure, lunettes et peau.
Naturellement, donc, alors, les sciences humaines.
Mon premier mec-avec-qui-ça-dure. Sans doute l'une de ces chances qu'on croise dans l'existence. D'autres façons de lire et d'éprouver. Mais ça ne s'est vraiment concrétisé qu'après la rupture.
Des psychothérapies qui me changent la vie, le corps, l'âme et pas trop l'esprit. Poèmes.
Et là, c'est maintenant.
Comment lisez-vous ?
Quand ? Tout le temps. Comme Olivierz : quasi-impensable de sortir sans livre. Faut que je sois très fatigué. N'ai pas dû passer plus de 20 jours dans ma vie (chiffre haut) sans toucher un livre.
De quelle façon ? Bizarrement. Je ne parviens que difficilement à finir un livre - mais j'ai trop de trucs théoriques sur le feu. Je lis entre 5 et 10 bouquins à la fois. Et j'en finis trois. Les autres repartent sur les étagères pour être remplacés par d'autres. Ca dépend en fait beaucoup de la zone de mon encyclopédie intérieure qui est activée.
A quelle dose ? La SF et la fantasy, je peux la lire en une ou deux soirée/nuit. En général, si j'accroche, c'est dévoré. La poésie, c'est au hasard, j'ouvre un recueil, je lis un truc, ou je parcours un auteur en fonction de l'humeur. Jamais plus de quelques pages. Le théâtre, j'étale ça sur plusieurs jours. J'essaie de m'arrêter sur une fin de scène, ou mieux, une fin d'acte. Pareil avec les romans, finir un chapitre avant de reposer le truc. Entre 30 et 100 pages à la fois. Les essais, cela dépend. Les machins faciles, ça se lit comme un roman, vite - mais c'est qu'ils sont sans réel intérêt. Les essais intéressants, comme je prends des notes, c'est plus long. J'essaie en général de m'arrêter à une articulation du texte (titre, sous-titre, paragraphe). Les maths, là c'est variable. Entre 1/4 pages - parce que je ne comprends rien à un théorème et je m'acharne) à 10 pages en gros.
A quelle vitesse ? Pas très vite. 65 page de l'heure pour un roman ou un essai "divertissant", 20 pages de l'heure pour un truc où je prends des notes, et ça peut tomber à 10 pages dans les cas extrêmes. Et pour les maths euh, parfois c'est 1 page par semaine

ou moins.
Où ? A peu près n'importe où, beaucoup dans le métro, le soir avant de m'endormir (une ou deux heures), un peu sur internet (quelques blogs), dans les cafés, oui, parfois même en marchant. Mais je perds aussi beaucoup de temps à acheter des livres (mon porte-feuille est à l'agonie) et à en revendre.
Dans quelle position ? Le missionnaire c'est bien, mais la brouette arabo-andalouse inversée, c'est mieux - mais faut apprendre à lire à l'envers.
