Le côté obscur
Publié : ven. juil. 13, 2012 11:41 am
Alors voilà, j'en parle, même s'il ne s'agit pas de moi, même si je ne peux rien y faire même si ...
Il y a plusieurs années, j'étais sur un forum d'animation "yuri". J'ai fait la connaissance d'une membre avec qui le courant est passé très vite.
J'étais encore novice dans le milieu internet et encore plus dans le milieu homo. Cette fille vivait à Paris, et ça m'a semblé logique qu'au bout de plusieurs échanges de mp's, nous nous rencontrions.
Nous l'avons donc fait et j'ai appris qu'elle était en couple avec une autre fille. Elles étaient guides scout toutes les deux et s'étaient rencontrées en camps.
Jamais aucune des deux jusque là n'avait été attirée par une autre fille mais, voilà, le destin, on ne sait quoi...Elles se sont aimées et se sont mises ensemble.
Familles catholiques ultra-conservatrices (ça parlera à certain/es d'entre vous ici), du genre à faire les JMJ, à animer l'aumônerie, à assister à la messe en latin, à manifester contre l'avortement, le droit à la vie etc ...
Recevoir "m'sieur l'curé" à table le dimanche.
Il était évidemment hors de question d'avouer ça à qui que ce soit. Elles ont donc parlé de colocation pendant le temps des études puisque toutes les deux "montaient à Paris" (l'une des deux a même choisi sa filière de manière à ne pouvoir la suivre qu'à Paris et justifier son déménagement)
Les amis, la famille, personne ne savait. Leur vie était segmentée.
Elles savaient qu'à terme, il leur faudra faire un choix, un sacrifice, quel qu'il soit. Qu'en "vieillissant" la pression se ferait plus forte, les interrogations, les suspicions, les doutes...Tout ça ferait son chemin.
Celle que j'ai connu sur le forum se cachait à tel point qu'elle mentait même sur sa date de naissance, le nom de son chat quand elle en parlait sur le forum, de peur d'être découverte par quelqu'un de sa famille (quelques uns aimaient les animés et auraient pu tomber par inadvertance sur le forum)
Je suis entrée dans leur vie et je suis devenue la seule au monde à connaître leur secret. La seule au monde devant qui elles pouvaient faire tomber le masque et se comporter en couple.
Une seconde est entrée dans le jeu, une autre membre comme moi à qui elles ont fait confiance.
Nous voilà quatre.
Les quelques fois où j'ai abordé le sujet du coming out avec elles deux, il était clairement établi pour elles que c'était impossible.
Pas forcément que leur famille les rejetteraient (j'en suis moins sûre pour l'une d'entre elles) mais elles seraient déçues et leur regard changerait et mes amies ne voulaient pas être à l'origine de cette tristesse de cette sans doute honte, de ces questions, de cette culpabilité peut être.
Elles vivaient très mal leur foi et leur couple. S'interdisaient de plus en plus d'aller à la messe car elles ne se sentaient pas en adéquation avec ce qui leur était prêché et leur vie.
L'une d'elle s'est confessée. Le prêtre leur a dit que s'il leur était impossible de se séparer, elles devraient alors vivre "en soeurs".
Elles ont essayé. Pendant un temps, elles ont tenter de cohabiter comme de vraies colocs, mais, elles ont fini par céder à leur désir, à leur amour.
Elles ont essayé aussi de sortir avec des garçons, peut être pour se détourner l'une de l'autre, peut être pour mettre fin à des questionnements de leur famille.
Mais, encore une fois, elles revenaient l'une vers l'autre, trop amoureuses, trop heureuses ensemble.
Depuis quelques mois, j'avais moins de nouvelles de l'une (la première que j'avais rencontrée) mais je continuais de communiquer avec l'autre.
Hier soir, j'ai dîné avec cette dernière.
J'ai appris qu'elles se mariaient, chacune avec des hommes. L'une en janvier, l'autre en mai.
Elle venait me le dire. j'ai compris alors que la première avait cessé de me donner des nouvelles à partir du moment où elle s'était fiancée.
Elle comptait me le taire.
La seconde a préféré que je sache. Par honnêteté et aussi parce que ce n'était pas juste que je sois exclue de leur vie sans savoir pourquoi.
C'est ainsi que j'ai compris que ce repas était la dernière fois que je la voyais.
Unique témoin, avec mon autre amie (avec qui elles coupent aussi les ponts) de leur vie secrète, elles tournent une page et je suis tournée aussi.
Trop dur de nous revoir, nous, synonymes de ce qui ne doit plus exister et qui sera toujours et à jamais tu. Trop dur d'expliquer qui nous sommes si d'aventure nous devions nous revoir.
Un nouveau départ pour elles.
En m'annonçant 'la bonne nouvelle', elle tripotait nerveusement sa bague que je n'avais pas remarquée jusque là. Elle avait les larmes aux yeux, elle si fière habituellement.
Je n'en ai pas rajouté une couche en leur hurlant ce qui me martelait la tête : que c'était une erreur, qu'elles feraient leur malheur et peut être celui de ces garçons, ignorants de tout, tout ça pour une famille qui n'a jamais rien su et dont on ne peut qu'estimer la réaction.
Mais je n'ai rien dit. Parce que je sais bien que cette conversation elles se la sont tenue à elles-mêmes 1000 fois. Que personne peut être ne comprendra. Et que finalement, elles sont adultes. C'est leur décision. Leur choix, même s'il me semble aberrant.
Elles sont assez en détresse comme ça.
Mais je suis bouleversée. De la perte de deux amies d'un coup. Pour une raison aussi moyenâgeuse qu'un mariage de raison, que s'imposent elles-mêmes ces filles.
Elles ont une volonté de fer, elles ont toujours su au fond d'elles qu'elle finiraient par se séparer pour "rentrer dans le droit chemin".
Cette volonté, cette pugnacité elles l'ont employé dans ce sens là.
S'agissant de quiconque, je dirais que tôt ou tard, elles réaliseront leur erreur, qu'elles divorceront alors pour se remettre ensemble ou pour en tout cas, s'affranchir.
Mais, elles sont si dures, elles ont fait ce choix pour correspondre "à leur milieu" et dans ce milieu là, on ne divorce pas.
Je sais qu'en faisant ce choix, elles s'efforceront d'être de bonnes épouses, de bonnes mères, elles se feront passer en dernier pour ne pas faire payer à leurs époux les conséquences de leur choix dont ils ignoreront probablement toujours tout.
Mais je reste coite.
Je conçois sans comprendre.
J'avais envie de le partager même si finalement, il n'y a rien à faire.
On voit tellement souvent des jeunes qui se battent "contre" leur famille, comme Euterpe, Lyanes et tant d'autres, qui s'exposent à de la souffrance, la leur, celle de leurs proches, pour s'affirmer, conscientes que c'est leur vie et qu'il n'y a qu'elles qui peuvent la vivre, à leur manière...Et là, c'est l'autre côté du gouffre, le côté obscur.
Je n'aurais jamais pensé rencontrer ce genre de personnes ... Je n'aurais jamais pensé être exposée à ce genre de chose. Je n'aurais jamais pensé pouvoir rester silencieuse, ne pas monter au créneau, face à ce genre d'annonce.
Et pourtant ... Je respecte ce choix qui me semble abominable.
Je crois que je les aime trop pour ne pas les croire forcées de réussir à continuer le spectacle de leur vie.
[aux modérateurs : si vous pensez que ce sujet devrait se trouver ailleurs, désolée, je ne savais pas trop où le caser]
Il y a plusieurs années, j'étais sur un forum d'animation "yuri". J'ai fait la connaissance d'une membre avec qui le courant est passé très vite.
J'étais encore novice dans le milieu internet et encore plus dans le milieu homo. Cette fille vivait à Paris, et ça m'a semblé logique qu'au bout de plusieurs échanges de mp's, nous nous rencontrions.
Nous l'avons donc fait et j'ai appris qu'elle était en couple avec une autre fille. Elles étaient guides scout toutes les deux et s'étaient rencontrées en camps.
Jamais aucune des deux jusque là n'avait été attirée par une autre fille mais, voilà, le destin, on ne sait quoi...Elles se sont aimées et se sont mises ensemble.
Familles catholiques ultra-conservatrices (ça parlera à certain/es d'entre vous ici), du genre à faire les JMJ, à animer l'aumônerie, à assister à la messe en latin, à manifester contre l'avortement, le droit à la vie etc ...
Recevoir "m'sieur l'curé" à table le dimanche.
Il était évidemment hors de question d'avouer ça à qui que ce soit. Elles ont donc parlé de colocation pendant le temps des études puisque toutes les deux "montaient à Paris" (l'une des deux a même choisi sa filière de manière à ne pouvoir la suivre qu'à Paris et justifier son déménagement)
Les amis, la famille, personne ne savait. Leur vie était segmentée.
Elles savaient qu'à terme, il leur faudra faire un choix, un sacrifice, quel qu'il soit. Qu'en "vieillissant" la pression se ferait plus forte, les interrogations, les suspicions, les doutes...Tout ça ferait son chemin.
Celle que j'ai connu sur le forum se cachait à tel point qu'elle mentait même sur sa date de naissance, le nom de son chat quand elle en parlait sur le forum, de peur d'être découverte par quelqu'un de sa famille (quelques uns aimaient les animés et auraient pu tomber par inadvertance sur le forum)
Je suis entrée dans leur vie et je suis devenue la seule au monde à connaître leur secret. La seule au monde devant qui elles pouvaient faire tomber le masque et se comporter en couple.
Une seconde est entrée dans le jeu, une autre membre comme moi à qui elles ont fait confiance.
Nous voilà quatre.
Les quelques fois où j'ai abordé le sujet du coming out avec elles deux, il était clairement établi pour elles que c'était impossible.
Pas forcément que leur famille les rejetteraient (j'en suis moins sûre pour l'une d'entre elles) mais elles seraient déçues et leur regard changerait et mes amies ne voulaient pas être à l'origine de cette tristesse de cette sans doute honte, de ces questions, de cette culpabilité peut être.
Elles vivaient très mal leur foi et leur couple. S'interdisaient de plus en plus d'aller à la messe car elles ne se sentaient pas en adéquation avec ce qui leur était prêché et leur vie.
L'une d'elle s'est confessée. Le prêtre leur a dit que s'il leur était impossible de se séparer, elles devraient alors vivre "en soeurs".
Elles ont essayé. Pendant un temps, elles ont tenter de cohabiter comme de vraies colocs, mais, elles ont fini par céder à leur désir, à leur amour.
Elles ont essayé aussi de sortir avec des garçons, peut être pour se détourner l'une de l'autre, peut être pour mettre fin à des questionnements de leur famille.
Mais, encore une fois, elles revenaient l'une vers l'autre, trop amoureuses, trop heureuses ensemble.
Depuis quelques mois, j'avais moins de nouvelles de l'une (la première que j'avais rencontrée) mais je continuais de communiquer avec l'autre.
Hier soir, j'ai dîné avec cette dernière.
J'ai appris qu'elles se mariaient, chacune avec des hommes. L'une en janvier, l'autre en mai.
Elle venait me le dire. j'ai compris alors que la première avait cessé de me donner des nouvelles à partir du moment où elle s'était fiancée.
Elle comptait me le taire.
La seconde a préféré que je sache. Par honnêteté et aussi parce que ce n'était pas juste que je sois exclue de leur vie sans savoir pourquoi.
C'est ainsi que j'ai compris que ce repas était la dernière fois que je la voyais.
Unique témoin, avec mon autre amie (avec qui elles coupent aussi les ponts) de leur vie secrète, elles tournent une page et je suis tournée aussi.
Trop dur de nous revoir, nous, synonymes de ce qui ne doit plus exister et qui sera toujours et à jamais tu. Trop dur d'expliquer qui nous sommes si d'aventure nous devions nous revoir.
Un nouveau départ pour elles.
En m'annonçant 'la bonne nouvelle', elle tripotait nerveusement sa bague que je n'avais pas remarquée jusque là. Elle avait les larmes aux yeux, elle si fière habituellement.
Je n'en ai pas rajouté une couche en leur hurlant ce qui me martelait la tête : que c'était une erreur, qu'elles feraient leur malheur et peut être celui de ces garçons, ignorants de tout, tout ça pour une famille qui n'a jamais rien su et dont on ne peut qu'estimer la réaction.
Mais je n'ai rien dit. Parce que je sais bien que cette conversation elles se la sont tenue à elles-mêmes 1000 fois. Que personne peut être ne comprendra. Et que finalement, elles sont adultes. C'est leur décision. Leur choix, même s'il me semble aberrant.
Elles sont assez en détresse comme ça.
Mais je suis bouleversée. De la perte de deux amies d'un coup. Pour une raison aussi moyenâgeuse qu'un mariage de raison, que s'imposent elles-mêmes ces filles.
Elles ont une volonté de fer, elles ont toujours su au fond d'elles qu'elle finiraient par se séparer pour "rentrer dans le droit chemin".
Cette volonté, cette pugnacité elles l'ont employé dans ce sens là.
S'agissant de quiconque, je dirais que tôt ou tard, elles réaliseront leur erreur, qu'elles divorceront alors pour se remettre ensemble ou pour en tout cas, s'affranchir.
Mais, elles sont si dures, elles ont fait ce choix pour correspondre "à leur milieu" et dans ce milieu là, on ne divorce pas.
Je sais qu'en faisant ce choix, elles s'efforceront d'être de bonnes épouses, de bonnes mères, elles se feront passer en dernier pour ne pas faire payer à leurs époux les conséquences de leur choix dont ils ignoreront probablement toujours tout.
Mais je reste coite.
Je conçois sans comprendre.
J'avais envie de le partager même si finalement, il n'y a rien à faire.
On voit tellement souvent des jeunes qui se battent "contre" leur famille, comme Euterpe, Lyanes et tant d'autres, qui s'exposent à de la souffrance, la leur, celle de leurs proches, pour s'affirmer, conscientes que c'est leur vie et qu'il n'y a qu'elles qui peuvent la vivre, à leur manière...Et là, c'est l'autre côté du gouffre, le côté obscur.
Je n'aurais jamais pensé rencontrer ce genre de personnes ... Je n'aurais jamais pensé être exposée à ce genre de chose. Je n'aurais jamais pensé pouvoir rester silencieuse, ne pas monter au créneau, face à ce genre d'annonce.
Et pourtant ... Je respecte ce choix qui me semble abominable.
Je crois que je les aime trop pour ne pas les croire forcées de réussir à continuer le spectacle de leur vie.
[aux modérateurs : si vous pensez que ce sujet devrait se trouver ailleurs, désolée, je ne savais pas trop où le caser]