Rosslaew a écrit :Erual a écrit :Moi j'ai une question, est-ce que "Nation" et "Culture" doivent forcément être lié ? Ne pourrait-on pas dire plutôt que "Nation" et "Cultures" sont liés ?
Je veux dire que la société évolue, notamment avec l'immigration, donc il serait peut-être temps de faire évoluer le terme de "Nation".
De mémoire de cours de français/philo, il faut faire la distinction entre état, nation et peuple. En gros l'état c'est géographique/politique, le peuple c'est ethnique/culturel, et la nation c'est un truc compliqué, une unité décidée implicitement par les membres de cette nation.
L'exemple que notre prof nous avait donné est la révolution française : le peuple français était divisé en deux nations, les républicains et les royalistes, qui vivaient dans le même état.
Si c'est réellement ce qu'a dit ton prof, alors c'est un gros crétin
Et ensuite, en passant ... Très bonne chose de distinguer Etat, peuple et nation. C'est avec l'apparition progressive de l'État moderne que se cristallise sur l'objet politique qu'est ce dernier le sentiment national. Mais ce n'est réellement qu'à la Révolution que se réalise le plein transfert émotionnel et et juridique à un être collectif et abstrait des attributs de la souveraineté jusqu'alors concentrées en la personne du roi. D'où une double signification de la notion de nation : la nation historique et territoriale, ethnique même, et celle de sa survie politique. Dès lors, on a deux modèles bien différents.
Le premier, français, issu de la définition que donne l'abbé Sieyès dans
Qu'est-ce que le Tiers Etat ? : "
un corps d'associés vivant sous une loi commune et représentée par la même législature". Autrement dit : une communauté politique de citoyens, formée grâce à l'adhésion libre et individuelle aux principes d'un contrat social. Lors de la mise en pratique de cette définition qui nous vient tout droit des Lumières pendant la Révolution, citoyenneté et nationalité se confondaient. C'est sur cette conception volontariste que se fonde Ernest Renan dans son très fameux discours
Qu'est-ce qu'une nation ? de 1882 : la nation est "
un plébiscite de tous les jours". Dès lors, il n'existe des nations que parce qu'il existe des corps politiques différents : pas de nation "naturelle" possible, elle est uniquement artificielle. Et quel domaine plus factice que le politique ?
A cette conception, on a toujours traditionnellement opposé celle allemande, empreinte de romantisme. Johann Herder définissait avant tout la nation comme le
Volksgeist, l'esprit du peuple. Ce n'est pas un principe, mais une âme collective, unissant naturellement, autour, par exemple, d'une langue commune, un peuple en une entité sociale et politique. L'appartenance à un corps politique ne procède pas alors d'un choix ou d'une construction. Au contraire, elle est l'incarnation d'une nécessité identitaire. C'est dans un passé revendiqué comme unique et particulier que s'enracine alors le sentiment nationaliste, et non plus dans un futur à construire. Dans cette vision, la nation est un corps organique qui englobe chaque individu, mais qui se réalise en dehors de lui et surtout, avant lui.
On retrouve dans ces notions l'opposition entre le
jus sanguinis (le droit du sang) et le
jus soli (le droit du sol).
Tout ça pour dire qu'entre républicains et monarchistes, il n'y a jamais eu deux nations : les deux parties se considéraient comme Français. Il est très compliqué de parler du monarchisme à partir de la révolution : entre ceux qui ont pris part aux diverses conventions, ceux favorable à une monarchie constitutionnelle , ceux qui se sont fermement opposés par l'exil et la guerre et ceux qui ont carrément embrassé la cause républicaine, c'est un bazar sans nom. Au final, on a jamais considéré les guerres civiles comme étant l'expression de l'affrontement de deux nations. Au mieux, pourra-t-on y voir une remise en question des fondements légitimes de l'entité politique qui constitue la nation conduisant à une sécession.
Sinon, c'est bien parce que la nation a été considérée comme une entité politique dont il faut collectivement construire l'avenir que l'assimilation est la politique par excellence d'intégration française. Les deux sont intimement liés au travers de l'idée majeure suivante : il faut un corps uni pour assurer l'avenir politique d'une nation, les dissensions culturelles ne pouvant mener qu'à un affaiblissement de celle-ci, et donc, par extension, à une identification moindre des citoyens à leur statut de nationaux (c'est une question extrêmement importante que celle-ci car elle charrie des conceptions différentes qui sont lourdes de conséquence : repensez au débat sur le droit de vote des étrangers ou encore sur la notion de "citoyenneté européenne" ...).
Le réel problème est de faire coïncider à la perfection ce que le philosophe Michaël Walzer nomme la "communauté morale" et la "communauté légale". Il faut alors recouper l'ensemble social pertinent (géographique, historique, culturel) et l'ensemble politique choisi par ces mêmes individus (le fameux "vivre ensemble"). Au final, il faut que se recoupent une compréhension mutuelle des liens qui unissent les individus ainsi qu'un consentement créant et délimitant une autorité souveraine. Dans le cas du voile, il est à la fois porteur de valeurs qui ne sont pas reconnues par la France telle qu'elle se définit actuellement et est parfois (souvent ?) accompagné d'une remise en cause politique de la légitimité politique démocratique et républicaine. Sans faire de jugement de valeur et sans engager mes propres idées, je peux aisément comprendre que certains individus, et pas forcément les plus intégristes et les plus "racistes", se sentent menacés par cette manifestation culturelle autour de laquelle se cristallisent beaucoup de choses. Dans leur manière de voir les choses, ce n'est pas seulement le voile qui est visé. Inconsciemment, c'est tout un corps perçu comme étranger parce que refusant de jouer le rôle de l'intégration qui est remis en cause : lutter contre un symbole d'asservissement est alors un moyen détourné de rappeler les valeurs d'assimilation qui leur ont été inculquées pendant toute leur éducation. Et par extension, c'est une remise en cause de la tradition démocratique républicaine à la française qui est sur le tapis.
Au final, je vois dans ce débat une opposition entre deux principes vécus comme fondamentaux dans nos démocraties modernes : entre le républicanisme et le libéralisme individualiste des droits de l'Homme, entre l'opposition ultra classique qui sépare citoyen et individu. C'est "la démocratie contre elle-même".