Les dessous des voiles dévoilés

Débats Gay et Lesbien
Rosslaew
Messages : 1400
Inscription : dim. juil. 04, 2010 6:06 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Rosslaew »

Erual a écrit :Moi j'ai une question, est-ce que "Nation" et "Culture" doivent forcément être lié ? Ne pourrait-on pas dire plutôt que "Nation" et "Cultures" sont liés ?
Je veux dire que la société évolue, notamment avec l'immigration, donc il serait peut-être temps de faire évoluer le terme de "Nation".
De mémoire de cours de français/philo, il faut faire la distinction entre état, nation et peuple. En gros l'état c'est géographique/politique, le peuple c'est ethnique/culturel, et la nation c'est un truc compliqué, une unité décidée implicitement par les membres de cette nation.
L'exemple que notre prof nous avait donné est la révolution française : le peuple français était divisé en deux nations, les républicains et les royalistes, qui vivaient dans le même état.

Bref, la nation c'est un sentiment d'appartenance, une cohésion, avant tout autre critère ^^ (du coup j'en viens à me demander si justement par rapport à l'accueil des étrangers on n'assiste pas un peu à un déchirement de la nation :erm: )
C'est con quand même vu que la France est historiquement pluriculturelle, construite à coups d'invasions "assimilées", des peuples des quatre coins du pays qui parlaient même pas la même langue et tout …

Bon par contre j'ai une connexion tellement mauvaise que j'ai pas réussi à voir la vidéo, je réessaierai un autre jour, elle a vraiment l'air intéressante :^^:
Manchette
Messages : 2237
Inscription : ven. oct. 03, 2008 8:08 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Manchette »

Mais le problème, c'est qu'aujourd'hui en France, on veut pas accepter qu'une famille qui arrive garde sa culture, alors on l'assimile.
Justement, ça ne date pas d'aujourd'hui : l'assimilation a toujours été la politique de la France.
Moi j'ai une question, est-ce que "Nation" et "Culture" doivent forcément être lié ? Ne pourrait-on pas dire plutôt que "Nation" et "Cultures" sont liés ?
Je veux dire que la société évolue, notamment avec l'immigration, donc il serait peut-être temps de faire évoluer le terme de "Nation".
L'idée de "cultures" est multiculturaliste, et entre en opposition complète avec la tradition républicaine.
Ernest Renan a écrit :Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie.
Kefka
Messages : 2843
Inscription : lun. févr. 11, 2008 10:43 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Kefka »

Rosslaew a écrit :
Erual a écrit :Moi j'ai une question, est-ce que "Nation" et "Culture" doivent forcément être lié ? Ne pourrait-on pas dire plutôt que "Nation" et "Cultures" sont liés ?
Je veux dire que la société évolue, notamment avec l'immigration, donc il serait peut-être temps de faire évoluer le terme de "Nation".
De mémoire de cours de français/philo, il faut faire la distinction entre état, nation et peuple. En gros l'état c'est géographique/politique, le peuple c'est ethnique/culturel, et la nation c'est un truc compliqué, une unité décidée implicitement par les membres de cette nation.
L'exemple que notre prof nous avait donné est la révolution française : le peuple français était divisé en deux nations, les républicains et les royalistes, qui vivaient dans le même état.
Si c'est réellement ce qu'a dit ton prof, alors c'est un gros crétin :mrgreen:

Et ensuite, en passant ... Très bonne chose de distinguer Etat, peuple et nation. C'est avec l'apparition progressive de l'État moderne que se cristallise sur l'objet politique qu'est ce dernier le sentiment national. Mais ce n'est réellement qu'à la Révolution que se réalise le plein transfert émotionnel et et juridique à un être collectif et abstrait des attributs de la souveraineté jusqu'alors concentrées en la personne du roi. D'où une double signification de la notion de nation : la nation historique et territoriale, ethnique même, et celle de sa survie politique. Dès lors, on a deux modèles bien différents.

Le premier, français, issu de la définition que donne l'abbé Sieyès dans Qu'est-ce que le Tiers Etat ? : "un corps d'associés vivant sous une loi commune et représentée par la même législature". Autrement dit : une communauté politique de citoyens, formée grâce à l'adhésion libre et individuelle aux principes d'un contrat social. Lors de la mise en pratique de cette définition qui nous vient tout droit des Lumières pendant la Révolution, citoyenneté et nationalité se confondaient. C'est sur cette conception volontariste que se fonde Ernest Renan dans son très fameux discours Qu'est-ce qu'une nation ? de 1882 : la nation est "un plébiscite de tous les jours". Dès lors, il n'existe des nations que parce qu'il existe des corps politiques différents : pas de nation "naturelle" possible, elle est uniquement artificielle. Et quel domaine plus factice que le politique ?

A cette conception, on a toujours traditionnellement opposé celle allemande, empreinte de romantisme. Johann Herder définissait avant tout la nation comme le Volksgeist, l'esprit du peuple. Ce n'est pas un principe, mais une âme collective, unissant naturellement, autour, par exemple, d'une langue commune, un peuple en une entité sociale et politique. L'appartenance à un corps politique ne procède pas alors d'un choix ou d'une construction. Au contraire, elle est l'incarnation d'une nécessité identitaire. C'est dans un passé revendiqué comme unique et particulier que s'enracine alors le sentiment nationaliste, et non plus dans un futur à construire. Dans cette vision, la nation est un corps organique qui englobe chaque individu, mais qui se réalise en dehors de lui et surtout, avant lui.

On retrouve dans ces notions l'opposition entre le jus sanguinis (le droit du sang) et le jus soli (le droit du sol).

Tout ça pour dire qu'entre républicains et monarchistes, il n'y a jamais eu deux nations : les deux parties se considéraient comme Français. Il est très compliqué de parler du monarchisme à partir de la révolution : entre ceux qui ont pris part aux diverses conventions, ceux favorable à une monarchie constitutionnelle , ceux qui se sont fermement opposés par l'exil et la guerre et ceux qui ont carrément embrassé la cause républicaine, c'est un bazar sans nom. Au final, on a jamais considéré les guerres civiles comme étant l'expression de l'affrontement de deux nations. Au mieux, pourra-t-on y voir une remise en question des fondements légitimes de l'entité politique qui constitue la nation conduisant à une sécession.

Sinon, c'est bien parce que la nation a été considérée comme une entité politique dont il faut collectivement construire l'avenir que l'assimilation est la politique par excellence d'intégration française. Les deux sont intimement liés au travers de l'idée majeure suivante : il faut un corps uni pour assurer l'avenir politique d'une nation, les dissensions culturelles ne pouvant mener qu'à un affaiblissement de celle-ci, et donc, par extension, à une identification moindre des citoyens à leur statut de nationaux (c'est une question extrêmement importante que celle-ci car elle charrie des conceptions différentes qui sont lourdes de conséquence : repensez au débat sur le droit de vote des étrangers ou encore sur la notion de "citoyenneté européenne" ...).

Le réel problème est de faire coïncider à la perfection ce que le philosophe Michaël Walzer nomme la "communauté morale" et la "communauté légale". Il faut alors recouper l'ensemble social pertinent (géographique, historique, culturel) et l'ensemble politique choisi par ces mêmes individus (le fameux "vivre ensemble"). Au final, il faut que se recoupent une compréhension mutuelle des liens qui unissent les individus ainsi qu'un consentement créant et délimitant une autorité souveraine. Dans le cas du voile, il est à la fois porteur de valeurs qui ne sont pas reconnues par la France telle qu'elle se définit actuellement et est parfois (souvent ?) accompagné d'une remise en cause politique de la légitimité politique démocratique et républicaine. Sans faire de jugement de valeur et sans engager mes propres idées, je peux aisément comprendre que certains individus, et pas forcément les plus intégristes et les plus "racistes", se sentent menacés par cette manifestation culturelle autour de laquelle se cristallisent beaucoup de choses. Dans leur manière de voir les choses, ce n'est pas seulement le voile qui est visé. Inconsciemment, c'est tout un corps perçu comme étranger parce que refusant de jouer le rôle de l'intégration qui est remis en cause : lutter contre un symbole d'asservissement est alors un moyen détourné de rappeler les valeurs d'assimilation qui leur ont été inculquées pendant toute leur éducation. Et par extension, c'est une remise en cause de la tradition démocratique républicaine à la française qui est sur le tapis.

Au final, je vois dans ce débat une opposition entre deux principes vécus comme fondamentaux dans nos démocraties modernes : entre le républicanisme et le libéralisme individualiste des droits de l'Homme, entre l'opposition ultra classique qui sépare citoyen et individu. C'est "la démocratie contre elle-même".
Rosslaew
Messages : 1400
Inscription : dim. juil. 04, 2010 6:06 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Rosslaew »

Très intéressant :-) Tu as étudié/étudies quoi exactement ?

Juste pour défendre un peu mon bout de gras (mais pas trop quand même ^^) et surtout ma prof :
- elle est grammairienne spécialiste de Proust, on lui a collé une matière batarde de "français philo" qui requerrait de rares profs spécialisés dans les deux. C'était pas son domaine, elle s'est renseignée comme elle a pu et a restitué comme elle a pu
- moi de mon côté c'est pas ma spécialité non plus et j'ai mauvaise mémoire, donc j'ai compris comme j'ai pu et je me suis rappelé comme j'ai pu ^^
Ya pu y avoir des erreurs dans le processus ;-)

En tout cas je note, je note :-)
Kefka
Messages : 2843
Inscription : lun. févr. 11, 2008 10:43 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Kefka »

OFF-Topic :
J'étudie un peu de tout et rien à la fois.
Pour faire moins sibyllin, disons que j'étudie les sciences politiques au sens très large du mot : un peu de droit, un peu d'histoire, un peu de socio, un peu de philo, un peu d'éco, un peu de science politique, un peu de management. Et voilà ... Ça ressemble à rien, hein ?
Manchette
Messages : 2237
Inscription : ven. oct. 03, 2008 8:08 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Manchette »

A cette conception, on a toujours traditionnellement opposé celle allemande, empreinte de romantisme. Johann Herder définissait avant tout la nation comme le Volksgeist, l'esprit du peuple.
Et comment vois-tu le mouvement völkisch par rapport à ça ?
Ne pourrions-nous pas faire un rapprochement avec la conception maurassienne de la nation ?
Au final, on a jamais considéré les guerres civiles comme étant l'expression de l'affrontement de deux nations.
Comme le notait Marc Ferro, la guerre civile est une constante de l'histoire de France.
Kefka
Messages : 2843
Inscription : lun. févr. 11, 2008 10:43 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Kefka »

Manchette a écrit :
A cette conception, on a toujours traditionnellement opposé celle allemande, empreinte de romantisme. Johann Herder définissait avant tout la nation comme le Volksgeist, l'esprit du peuple.
Et comment vois-tu le mouvement völkisch par rapport à ça ?
Ne pourrions-nous pas faire un rapprochement avec la conception maurassienne de la nation ?
Ce serait intéressant à creuser, mais je n'ai cherché qu'à dresser un rapide tableau ultra synthétique pour présenter les tenants et les aboutissants idéologiques qui se cachent derrière le terme "nation". J'avoue ne pas avoir le courage, ni l'envie de pousser plus loin, surtout qu'aucun modèle n'est purement appliqué : c'est quasiment toujours un mélange des deux qui prévaut, question de pragmatisme.
Low
Messages : 12
Inscription : jeu. août 26, 2010 3:58 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Low »

Sujet délicat qui ouvre la porte aux pensées paradoxales. C'est en tout cas ce qui se passa pour moi lors d'une rencontre.

J'ai été en présence d'une femme entièrement couverte de noir (je ne voyais que les yeux de cette femme, même ses mains étaient gantées) alors que j'attendais le bus il y a quelques temps. Plusieurs sentiments m'ont assailli :

1 la surprise de cette rencontre :ninja:
2 la peur de ce monticule noir comme la mort
3 le surréalisme du moment
4 la tolérance de ses convictions
5 la honte de mon incompréhension
6 la tristesse d'exister comme un être faisant parti de ces "autres" dont il faut se protéger
7 le malaise de me sentir à ce point agressé par la franchise de cette coupure sociale
8 la volonté de m'écarter de cette femme (effet miroir)
9 la colère de me sentir coupable de cet effet miroir
10 la haine de la Religion - quelle qu'elle soit - qui me fait subir ce moment désagréable
11 la douleur d'imaginer pouvoir s'enchaîner toute sa vie à une volonté autre que la sienne (essaye l'empathie...)
12 la honte d'être à ce point orgueilleux (...ben elle se sent peut-être très bien !?)
13 la colère de ne plus contrôler mon cerveau qui n'arrête pas de causer à une vitesse hallucinante
14 l'intolérance de ses convictions (sincérité)
15 la honte
16 la colère d'avoir honte, merde ! j'ai le droit d'aller au boulot sereinement nan !!?
17 la colère !... La femme n'était plus une femme, elle était redevenu ce monticule noir, qui ne me faisait plus peur, qui était devenu l'unique argument de ma colère contre l'absurdité du monde, des religions, des sociétés, contre l'existence des autres (en bon égocentrique de merde). Bon... ensuite j'ai retrouvé mon désespoir tranquille en regardant la route défiler erf:

Alors voilà : ce que je pense du voile ? ça ne me traumatise pas, d'ailleurs je m'en fous, pas plus qu'un bonnet de bain en tout cas *rire* mais je ne VEUX PLUS être confronté à ce monticule noir. Point barre. Veux pô. Je me fiche éperdument du droit ou du non droit du port du voile ou même du costume de The Ripper. À priori, on fait ce qu'on veut avec ses ch'feux. Mais la liberté s'arrête là où commence celle des autres, et je ne me suis pas senti libre un seul instant en présence de la grande faucheuse. J'ai été violenté, heurté par tout ce que ce symbolisme supposait, et ne pas prendre en compte l'effet que peut avoir un comportement, une attitude, ou l'affichage de ses convictions sur son prochain (qui ne les partage peut-être pas) est un manque de respect. Je veux qu'on respecte mon existence.

J'ajouterais que que tous les "écrits saints" de base, absolument tous, ont été écrits par des hommes pour des hommes. Et cela me révolte que des femmes puissent justifier ce contrôle absolu du mâle en prônant aveuglément leurs écrits.
Erual
Messages : 2057
Inscription : dim. déc. 06, 2009 6:34 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Erual »

Ce reportage avait été mis dans un autre topic du forum, mais je crois qu'il a plus sa place ici. C'est effrayant, vraiment, que ce soit au niveau intégrisme comme au niveau islamophobie. Je vous avoue que ça me fait un peu revoir mon point de vue du début. Je suis mitigée. Surtout quand on voit que les femmes iraniennes se font frapper pour avoir laisser dépasser une mèche de cheveux. Ça me dépasse quand des femmes en France se battent justement pour le garder.

:ah:
Manchette
Messages : 2237
Inscription : ven. oct. 03, 2008 8:08 pm

Re: Les dessous des voiles dévoilés

Message par Manchette »

Confronté au problème du voile au boulot, je reste plus que jamais sur mes positions que l'on peut qualifier de laïcardes. J'avais à l'époque fulminé contre Jospin et Danielle Mitterrand pour leur position sur le voile à Creil.
A savoir que la religion est une affaire privée, et qu'il n'y a pas lieu d'arborer ses convictions métaphysiques dans l'espace public, que l'on croit ou non en un ou plusieurs dieux.
Le voile me pose donc doublement problème : tout d'abord parce qu'il empiète sur la sphère publique, mais aussi parce que ne s'imposant qu'aux femmes, il reste un outil de stigmatisation misogyne et contraire l'universalisme républicain (je suis tout autant contre le voile que contre la parité pour cette même raison).
Répondre